3 livres pour comprendre l’histoire qui relie la Russie et l’Ukraine

Depuis plus d’un mois, la Russie déclare la guerre à l’Ukraine. Cependant, une longue histoire unit ces nations, comme l’illustrent les littératures de ces deux pays. Trois spécialistes nous proposent une sélection d’oeuvres pour nous plonger dans cette relation complexe

Les armes peuvent toujours couvrir les voix, les négociations entre négociateurs peuvent être interrompues, le dialogue silencieux que les livres offrent à leurs lecteurs n’a pas de fin. Depuis le 24 février et son invasion par la Russie de Vladimir Poutine, l’Ukraine est en flammes et dans le sang.

Entre son esclavage dans l’empire des tsars, la tyrannie soviétique et la famine stalinienne des années 1930, le pays s’est souvent retrouvé à dos de son puissant voisin ces dernières décennies. Une relation complexe et douloureuse qui épouse pourtant leurs cultures respectives.

Essayistes, écrivains, enseignants, traducteurs : BFMTV.com a demandé à trois grands spécialistes de ces littératures slaves de nous proposer une courte liste d’ouvrages qui permettent d’explorer cette relation d’amour, de haine, parfois déchirée et toujours raccommodée, entre la Russie et l’Ukraine. . Pour chacune d’entre elles, nous avons sélectionné un ouvrage offrant un exemple particulièrement éloquent, commenté par nos interlocuteurs.

• Le discours sur Pouchkine, par Fiodor Dostoïevski

Lorsque Fiodor Dostoïevski prononce son discours sur Alexandre Pouchkine Le 20 juin 1880, le poète est mort depuis 43 ans et il ne lui reste plus que quelques mois. Son discours célèbre l’érection d’une grande statue de son aîné à Moscou. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur -entre autres- de démons et les frères karamazovvous trouverez des mots à la hauteur de la tâche et de la sculpture, comme Marguerite Souchon, professeur de russe et auteur de Dieu de Dostoïevski.

“Son discours a été un énorme succès”, explique-t-il. “Dans la salle, il y a des gens qui s’évanouissent, qui pleurent. C’est un moment fédérateur.” Dostoïevski, précise-t-il, va aussi rapprocher beaucoup plus loin : deux courants, comme deux visages de son pays et des cultures slaves. “Avec ce discours, il a réconcilié les occidentaux et les slavophiles”, explique-t-il.

Eh bien, tout au long de son histoire, du moins depuis la tournée de Pierre le Grand – fondateur du régime tsariste à la fin des XVIIe et XVIIIe siècles – à travers les Pays-Bas, la Prusse, l’Italie et la France, ce pays d’icônes et de papes n’a pas connu à quel saint se vouer : Europe ou Asie, Ukraine ou Sibérie. “L’Ukraine est alors devenue partie intégrante de l’Empire russe”, rappelle Marguerite Souchon.

L’essayiste ajoute qu’en tout cas, pour Dostoïevski, « la Russie était la seule capable de réaliser cette synthèse, comme le montre le blason impérial, avec cet aigle regardant à la fois l’est et l’ouest ».

“Et Dostoïevski fait de Pouchkine le Russe par excellence, celui qui réalise cette synthèse”, poursuit-il. l’auteur de Dieu de Dostoïevski nous dit que cette idée est indissociable de l’Église orthodoxe selon le romancier. “Sa foi a toujours été un guide, une question civilisatrice plutôt que personnelle”, caractérise Marguerite Souchon.

• Brisbane, d’Evgueni Vodolazkine

“Brisbane” d’Evgueni Vodolazkine, traduit par Anne-Marie Tatsis-Botton (éd. des Syrtes). © SYRTES ÉDITIONS

Le roman publié en 2019 par Yevgeny Vodolazkine peut porter le titre de la capitale australienne, aborde de front la question des relations russo-ukrainiennes. Anne-Marie Tatsis-Botton, qui a traduit l’ouvrage en français, nous explique : « Brisbane parle des événements de Maïdan Square, à Kiev (épicentre de la révolution de 2014, ndlr), mais aussi des relations entre Famille russe et moitié Ukrainien et émigration parce que le héros va rester en Allemagne”.

En écho à l’exil et aux déplacements auxquels la population ukrainienne a été contrainte, sous l’impact de la guerre. Selon le dernier décompte de l’ONU, plus de 4 millions d’Ukrainiens ont pris la route pour quitter leur pays, tandis que 6,5 millions ont quitté leur domicile tout en restant dans leur patrie.

Brisbane Un autre fil qui marque le lien complexe entre les deux nations se détache : le bilinguisme. “Quand le héros parle à son père, il le fait en russe et son père lui répond systématiquement en ukrainien”, explique Anne-Marie Tatsis-Botton, qui souligne l’intimité des deux langues : “Les langues slaves sont plus proches de les unes des autres que les langues latines, elles ont divergé beaucoup plus tard ».

De plus, un lecteur russe, dit-il, “détectera immédiatement une expression ukrainienne et la comprendra”. Mais faire ce changement est un défi presque impossible pour le traducteur. « C’est un problème insoluble pour la traduction. Pour un Russe, en temps normal, l’Ukrainien a l’image d’un sudiste, jovial, il est un peu sudiste pour le reste de la France. Mais je ne vais pas faire parler le personnage. comme lui Panisse de Pagnol! », sourit Anne-Marie Tatsis-Botton, qui a finalement eu recours aux notes de bas de page pour la version française.

• Compagnons de voyage, de Friedrich Gorenstein

“Compagnons de voyage”, de Friedrich Gorenstein, traduit par Luba Jurgenson (éd. Héros-Limit). © Éditions Hero-Limit

Un journaliste juif de Moscou est envoyé dans une ville ukrainienne pour enquêter sur une pénurie de lames de rasoir dans une épicerie. Son voyage en train le place aux côtés d’un curieux personnage, un infirme, un écrivain raté. Según la conversación de este último y las paradas del tren, toda la historia de Ucrania se desarrolla desde la guerra civil hasta el momento de la historia, la década de 1970, pasando por la era de la Gran Hambruna de Stalin y las tragedias de la Seconde Guerre mondiale.

Telle est l’intrigue de Compagnons de voyage depuis Frédérick Gorenstein, né à Kiev, scénariste et écrivain à Moscou puis poussé à partir de 1980 dans un exil allemand dont il ne reviendra pas – il y meurt en 2002. Professeur de littérature russe à la Sorbonne et écrivain, Luba Jurgenson l’a traduit en français. Si vous avez voulu évoquer le livre sur BFMTV.com, c’est qu’en cette époque d’instrumentalisation par le Kremlin du passé ukrainien, l’histoire locale s’y déroule “dans toute sa complexité et sans complaisance”.

« Dans ce texte, Juifs, Russes, Ukrainiens et autres se rencontrent et coexistent. On voit cette dimension multiculturelle de l’Union soviétique mais aussi les différences entre les régions de l’Ukraine, qui n’était pas un pays homogène, encore moins qu’aujourd’hui », ajoute-t-il. .

Une hétérogénéité qui l’a frappée lorsqu’elle a proposé une nouvelle traduction pour la réédition du roman en 2014, après l’avoir livré une première fois en français en 1988. Cette deuxième traduction au moment même où les séparatistes du Donbass se séparent et que la Crimée est sur le point d’être détruite. . annexée par la Russie éclaire cette incertitude : “Je me suis dit que la violence qui a balayé cette “terre de sang” – comme l’a dit Timothy Snyder – On n’y avait pas assez pensé !”

Alors que la guerre remet en deuil ces territoires, Luba Jurgenson souligne l’enjeu de cet échange entre les deux « compagnons de route » : la « construction de la figure de l’autre », et une philosophie du dialogue et de la narration. « Il y a une réflexion sur le témoignage. Qu’est-ce qu’être auditeur ? Qu’est-ce qu’une histoire ? résume qui est également vice-président de l’association mémorielle Mémorial France, récemment dissoute par le pouvoir poutinien.

Si elle estime que Friedrich Gorenstein, auteur méconnu désormais, est aujourd’hui à “remettre à l’honneur” c’est à la fois pour son écriture “très imagée, très riche, charnelle où le tragique est parsemé de moments de joie” , et pour sa biographie: “C’était un juif ukrainien, de culture ukraino-russe, très marqué par sa judéité. Ce qui rend son amour de l’Ukraine d’autant plus intéressant: en faire la patrie du nazisme n’a sans sens”.

La sélection complète de Luba Jurgenson, professeur de littérature russe :
Tout vautpar Vasily Grossman
Compagnons de voyagede Friedrich Gorenstein
Schubert à Kievpar Leonid Guircovich

verner robin

verner robin Journaliste BFM TV

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