A Kharkiv, en première ligne du “Point Zéro”

« Derrière nous, nos familles. Nous ne pouvons pas faire demi-tour, nous n’avons pas d’autre choix » : Dans les tranchées et sous les éclats d’obus à la limite nord-est de Kharkiv, les soldats ukrainiens défendent la deuxième ville du pays contre les attaques de l’armée russe.

Bienvenue au “Point Zéro”, la dernière position ukrainienne “avant l’ennemi”, salue le capitaine “Best”, qui reçoit l’AFP en première ligne pour partager avec lui un moment du quotidien dangereux et épuisant de son escouade .

Les yeux rouges d’épuisement mais apparemment de bonne humeur, ces hommes appartiennent à la 92e brigade mécanisée, la principale unité de l’armée chargée de défendre Kharkiv.

Non loin d’un carrefour à quatre voies et d’une forêt qui marque la limite de la ville, ils campent dans un ancien quartier résidentiel, à moitié enfoui dans les jardins et les ruines de maisons soufflées par les obus.

L’endroit est “stratégique” car il est situé sur une route qui mène directement au centre-ville. Elle est défendue par plusieurs chars, un solide réseau de tranchées et des forts.

Le sol tremble à intervalles réguliers au rythme des projectiles tombant ici et là dans la zone, dans un tonnerre d’acier glaçant.

Cinq corps de soldats russes, à moitié nus, gisent sur la pelouse d’une station-service. Un oiseau picore une charogne. Les restes d’une “tentative d’infiltration russe derrière nos lignes”, explique un lieutenant.

“Les corps y pourrissent depuis près de deux semaines.” Trop exposé aux projectiles pour qu’une ambulance ou quelqu’un d’autre puisse les ramasser. Les soldats ukrainiens ont bien d’autres choses à faire.

« Nous sommes constamment attaqués, jour et nuit. La dernière fois, c’était ce matin, tir d’artillerie”, détaille le jeune capitaine “Best”, la Kalachnikov à ses côtés.

“C’était un entraînement qui m’a réveillé”, plaisante l’un de ses hommes, Oleksy, avocat aux yeux bleu acier et bénévole engagé.

Le capitaine pointe du doigt un grand trou dans la façade d’une maison déjà délabrée, un peu à l’écart des forts. De la fumée s’élève d’un tas de gravats, les restes d’une cabane en bois voisine qui servait de nourriture aux troupes.

– Ivan et Orlan –

« Ces salauds ont fait sauter le restaurant ! Qu’est-ce qu’on va manger maintenant ? un sous-off éclate de rire, nez baissé et coiffure cosaque, la mèche tombant sur son crâne rasé.

Débarqué au volant d’un fourgon aux vitres brisées, le loquace militaire moustachu s’occupe de la “logistique”. Flânez dans le chaos du champ de bataille à la recherche de tout ce qui pourrait être utile à l’équipe, atteignant le no man’s land qui sépare les belligérants.

“Là je récupère un peu de tout. Les Russes viennent prendre leurs cadavres”, s’amuse ce Taras Boulba moderne, après avoir raconté comment il a tué quatre Russes à coups de grenades.

Dans sa caravane ce matin-là se trouvaient des caisses de munitions russes, un groupe électrogène, une vieille pelle, des plaques de blindage en Kevlar dont l’une avait été transpercée par une balle…

Les “Ivans”, comme les Ukrainiens appellent parfois les soldats russes, sont à moins de 4 kilomètres. « Vos éclaireurs tentent régulièrement de petits raids sur nos lignes. Cinq ont été tués il y a quelques jours lors de leur dernière tentative », raconte le capitaine.

Le moteur d’une tondeuse à gazon grésille soudain dans l’oreille, les yeux se tournent vers le ciel. La silhouette d’un petit avion se détache sous les nuages ​​gris. Un drone russe “Orlan”, selon Oleksy.

Ces drôles d’oiseaux “détectent les positions ukrainiennes et aident à régler l’artillerie russe, il faut impérativement les abattre”. Les soldats se précipitent sur l’avion, qui poursuit son vol imperturbable.

“Cela signifie que les roquettes vont tomber”, prévient le sous-officier, guidant les visiteurs vers un escalier étroit caché sous des sacs de sable et descendant sous terre.

Bien protégés dans leur bunker, deux soldats assis à une petite table préparent le thé sur un réchaud. Au mur, des dessins d’enfants, dont celui d’un char aux couleurs nationales bleu et jaune : « Chers soldats, merci de vous battre pour notre Ukraine bien-aimée », écrit la main d’un écolier.

En surface, nous sautons dans des tranchées, nous faufilons dans des forts, attendant la tempête de fer russe. « Si c’est un char qui tire, il descend en deux secondes. Si c’est une fusée, elle arrive en trente secondes… ». La guerre ici se fait aussi à l’oreille.

Les tirs d’artillerie peuvent également annoncer une attaque à pied, explique Olevsky. « Une fois, le bombardement a duré près de six heures. Les Russes pensaient que nous étions morts, puis ils ont avancé sur nos positions. Erreur… », ironise le sous-officier, une lueur meurtrière dans les yeux.

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