A qui appartient l’histoire de la tragédie congolaise au cinéma ?

Une bataille judiciaire inhabituelle s’engage sur deux continents entre deux documentaristes, un Congolais et un Belge, car leurs films respectifs traitent du même sujet : les crimes de guerre au Congo ces dernières décennies.

Le réalisateur africain Gilbert Balufu Mbaye, signataire de Congo! Le silence des crimes oubliés (2015), accuse le cinéaste européen Thierry Michel, auteur de l’empire du silence (2021). L’audience de l’affaire, également présentée par le producteur Balufu Bakupa-Kanyinda, frère du réalisateur, est prévue le 10 mai devant un tribunal de Kinshasa. Une plainte similaire courtise Bruxelles.

M. Michel répond par une action en justice pour “diffamation” et “calomnie” devant le ministère public de son pays. Une procédure similaire est en préparation devant la justice congolaise.

Les deux ouvrages litigieux racontent, avec des interviews et des extraits d’archives, des années de massacres et de pillages commis en République démocratique du Congo depuis le début des années 1990. Le génocide des Tutsis au Rwanda a déclenché une crise régionale qui a causé des milliers, voire des millions, de de nouvelles victimes en toute impunité, les responsables étant devenus des responsables militaires et politiques.

Le documentaire belge a été projeté à Montréal lors du récent Festival international du film Vues d’Afrique. L’événement a publié une déclaration “pour soutenir le réalisateur et sa société de production dans ce combat contre la censure et pour la liberté d’expression”. Une demande de soutien circuler

Tentative de censure ?

l’empire du silence est annoncé comme le dernier film de Thierry Michel, qui clôt du même coup un cycle congolais commencé il y a trente ans en lançant “un cri de colère contre ce qui s’est passé et ce qui continue de se passer dans ce pays”. Le premier a eu lieu en janvier à Bruxelles.

Dans une interview à Devoir, M. Michel dénonce avec force les accusations de plagiat. Ensuite, il transmet une analyse comparative réalisée par le cabinet spécialisé Engelbert pour la société internationale des auteurs SACD-SCAM. La conclusion semble impeccable.

“Le film de Thierry Michel ne contient aucune reproduction d’aucun extrait du film de Gilbert Balufu”, indique le document, qui rappelle également qu’un thème commun “ne comporte aucun droit ou protection particulière”. Au contraire, l’analyse affirme que ce sont les frères Balufu qui ont utilisé certains documents d’archives sans autorisation.

“Indéniablement, il y a quelque chose qui se joue là-bas pour essayer de faire interdire le film”, a déclaré M. Michel dans une interview avec le Devoir. Mais qu’y a-t-il derrière cela ? C’est le grand mystère. Vu son thème, mon film n’est pas aimé de tout le monde, loin de là. »

Le réalisateur belge n’a pas pu présenter son documentaire au Québec pour des raisons de santé. Il espère reporter l’affaire du 10 mai à Kinshasa pour les mêmes raisons et pense toujours aller se défendre sur place, même s’il risque d’être emprisonné entre un et douze mois.

accusations de plagiat

Le film belge a été projeté une première fois en octobre à Bruxelles, puis trois fois en novembre dans la capitale congolaise. Les accusations de plagiat sont intervenues trois jours après la dernière projection à Kinshasa.

Le producteur congolais écrit à Devoir qui a réclamé en vain une copie du film de M. Michel après les projections de novembre 2021 au Congo “pour des séances de projections comparatives”. Balufu Bakupa-Kanyinda ajoute : “Notre démarche est dirigée contre un film que nous accusons de plagiat et de faux.”

Le producteur n’a pas voulu pointer les éléments qui permettaient à M. Michel d’être accusé de plagiat ; le procès ne donne pas non plus de détails sur cette question spécifique. Cependant, le réalisateur a déjà déclaré avoir marqué “80 éléments de comparaison” dans les deux œuvres.

néocolonialisme ?

La plainte en diffamation déposée par M. Michel en Belgique véhicule plusieurs autres propos extrêmement durs du réalisateur congolais à l’encontre de son collègue belge. L’un d’eux précise que ce dernier « dégage du mépris pour les Congolais (comme tous ses films sur le Congo) ».

Y a-t-il la raison profonde de la recherche, concentrée dans une sorte d’appropriation supposée de la mémoire et de néo-colonialisme cinématographique ? Une autre citation du réalisateur congolais parle du « vol de l’imagination ». Au fond, est-ce le focus même d’un film belge et non congolais sur les « crimes oubliés » qui explique la démarche judiciaire ?

“Nous n’avons rien à voir avec la race ou la tribu, comme vous voulez le laisser entendre”, a écrit Balufu Bakupa-Kanyinda. « Il y a des faussaires et des pirates dans toutes les races. Aucun thème de film n’est limité à une race ou à un pays. »

Les deux documentaires mettent en lumière la faiblesse des interventions des institutions internationales et la complicité des entreprises qui exploitent les minerais congolais. Le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix pour son aide aux femmes violées, est présent dans les deux productions.

« Cette procédure est donc une stratégie pour interdire la diffusion d’un film appelant à la fin de l’impunité au Congo, rejoignant la campagne du Dr.r Mukwege” à ce sujet, écrit à Devoir M. Michel après l’entretien. Il est évident qu’il s’agira d’un procès hautement politique, pour lequel la société civile, la presse et les médias aux niveaux national et international seront mobilisés. »

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