ADVERTISEMENT

[Chronique d’Odile Tremblay] Les vagues de deuil du livre.

Nous avons appris de tristes nouvelles cette semaine. Après 11 saisons sur la première chaîne de Radio-Canada, Plus il y en a, mieux c’est, plus on litanimée par Marie-Louise Arsenault, sortira des ondes en juin. Le dernier programme littéraire de la société d’État, même s’il a débordé au fil des ans d’autres disciplines culturelles, a gardé la muse de Balzac et Marie-Claire Blais comme protagoniste authentique. Et cela, cinq jours sur sept et pendant deux heures, en donnant l’occasion de découvrir de nouveaux auteurs, en gardant le porte-serviettes pour les plus anciens, en donnant une place privilégiée au processus de création. Sa fin crée un véritable vide pour le monde des lettres, auquel la dame a déjà ouvert ses portes dans le late show jamais sans mon livre.

Certes, Radio-Canada n’a pas l’intention de dépecer la littérature, mais celle-ci sera, on le comprend, plus souvent diluée dans une approche artistique et sociale plus diversifiée.

L’animateur dynamique a d’autres projets, dont, dès l’automne prochain, un nouveau talk-show radio le samedi, Tout peut arriver. Il reparlera de littérature, c’est entendu, et restera à la tête du combat de livres. Mais, comment espérer qu’un espace quotidien dédié aux écrits soit occupé d’une autre manière ? Les programmes culturels passent souvent comme des étoiles filantes. Plus il y en a, mieux c’est, plus on lit Cela aurait pu durer, mais assez !

ADVERTISEMENT

L’omniprésence des écrans, vases communicants où triomphent d’autres médias (la culture populaire, entre autres), se diffuse à travers les habitudes des publics ; la lecture à long terme diminue. De quoi envoyer une pensée poignante aux livres.

Après tout, leur présence est un contrefort de l’édifice culturel. Les enfants appelés à développer le goût des arts commencent généralement par déchiffrer “il était une fois” dans les premiers tomes qu’ils ont sous la main. Et décoder par la lecture le langage et l’imaginaire des autres est un stimulant plus fort que découvrir des fictions sur un écran ; l’exercice demande de la concentration, un effort supérieur d’imagination. Enfant, nous y faisions notre propre cinéma, mettant des images en mots ; après, les lecteurs avides reviendront toujours s’abreuver à cette sève entre deux spectacles, trois films et en écoutant une musique qui ravit leurs oreilles.

Mais les rangs des amateurs de littérature sont en train d’être décimés, on le sait bien. Difficile de se concentrer sur des affiches écrites pendant des heures alors que chacun consomme des informations à toute vitesse sur son téléphone portable.

ADVERTISEMENT

De nombreux parents ont du mal à attirer leurs enfants dans les pages d’un livre sans images. Et la vague d’Harry Potter, qui réconciliait à l’époque des générations d’enfants avec la lecture, appartient au passé. Les romans québécois pour enfants rejoignent néanmoins leur clientèle, mais le passage aux œuvres pour adultes, surtout les plus exigeantes, se fait avec douleur et misère à l’adolescence. Encore faudrait-il bien enseigner la littérature québécoise et étrangère à l’école. Mais croyez-vous?

Ainsi, de précieux rituels sont perdus. Les rendez-vous avec soi-même et avec cet auteur qui vous fait pénétrer les secrets de son intimité, de sa fantaisie ou de son savoir sont avortés. Pourtant, ils aident à briser les préjugés, à s’ouvrir à des mondes différents, à s’enterrer dans un fauteuil à l’écart du bruit du monde, sans voir le temps qui passe, panacée souveraine en temps de pandémie.

On ne lit pas assez à la maison, et de moins en moins ailleurs. Même en France, patrie des écrivains, la vieille coutume de mettre son nez dans un volume s’effrite. Et les yeux sont irrités par trop de reflets de l’écran. Et les esprits se vident. Et les abîmes de polarisation s’élargissent entre l’un et l’autre. Et on cherche ses racines et son histoire sans se soucier de mieux les découvrir entre les pages. Tout ça pour dire que la fin de Plus il y en a, mieux c’est, plus on lit Je pensais que cela faisait partie de l’esprit de l’époque. Ce qui ne nous empêche pas de le regretter. Les auteurs lui faisaient confiance ; ses histoires faisaient rêver l’auditeur. Ainsi le livre vécut-il à la radio, comme un art communautaire à célébrer.

Et alors que le gouvernement du Québec avait annoncé une aide substantielle à la relance culturelle pour conjurer les contrecoups de la COVID-19[feminine] – plus de 225 millions de dollars sur un plan triennal – pourtant, je pensais voir la fin d’une émission phare comme une défaite collective. Car le désir populaire de rester dans la littérature n’existe pas vraiment. Même si le gouvernement du CWC fait plus pour la culture qu’il ne semblait disposé à le faire au départ, certains tissus se fragilisent. Un problème de société alimenté par l’éternelle méfiance à l’égard du monde des lettres, considéré comme élitiste alors qu’il est un puits d’émerveillement sans fond ouvert à tous.

à voir en vidéo

Leave a Comment