Crise alimentaire : le Maroc est-il sûr ?

Aujourd’hui, le Maroc importe 35% de son blé de l’étranger, à des prix qui sont loin d’être toujours abordables. Et il en va de même pour d’autres produits agricoles, comme le sucre. Avec l’impact externe de la guerre en Ukraine, il peut sembler que le moment est venu de redéfinir les priorités de l’agriculture nationale.

Ce 10 mars 2022, le ministre chargé des Relations avec le Parlement, porte-parole du gouvernement, Mustapha Baïtas, se veut rassurant. Abordant la question de l’approvisionnement en blé du Maroc, il a expliqué aux journalistes en face de lui à la Primature à Rabat qu'”il n’y aura pas d’impact” pour le Royaume suite à l’invasion en cours à partir du 24 février 2022 de l’Ukraine par la Russie. Et d’expliquer que sur les 9,3 millions de quintaux commandés à ces deux derniers pays, dont le Maroc importe, année après année, 36% du blé qu’il consomme -11% d’Ukraine et 25% de Russie-, 6,1 millions de quintaux avaient été livré. reçues, c’est-à-dire à un niveau proche de 66 %, et que pour les quantités restantes celles-ci pourraient être « importées de toute autre région ».

Une scène embourbée
M. Baïtas n’avait guère reconnu d’effet sur les prix, et même par rapport à ce point le ministre délégué au Budget, Fouzi Lekjaâ, l’a annoncé trois jours plus tard, le 13 mars 2022, lors de sa visite à l’émission Décryptages de la radio MFM. gare que les pouvoirs publics allaient injecter 3 000 millions de dirhams (MMDH) supplémentaires dans le budget de la Caisse de compensation pour maintenir le pain de blé tendre, qui est le plus consommé, à 1,20 dirhams l’unité, dans le cadre d’un train de mesures d’une certaine 15 milliards de dirhams. Faute d’impact sur les finances de l’Etat, faut-il conclure que tout va bien, Madame la Marquise ? A court terme peut-être, mais à plus long terme, il y a certainement de nombreuses raisons de s’inquiéter, et pour cause : qu’est-ce qui empêcherait demain un autre “choc externe” similaire, pour reprendre la terminologie économique populaire, tel que le Maroc doive mettre la main dans votre poche pour que votre population ait assez de pain à manger ? De plus, rien ne garantit que la guerre en Ukraine se terminera bientôt, et nous risquons même de nous retrouver, comme certains le craignent, dans un scénario de blocage qui ne manque jamais de nous rappeler ce qui s’est passé au Vietnam à partir du milieu des années 1960. . .

Avec un taux d’endettement qui avoisine désormais les 100% et qui, si l’application du nouveau modèle de développement (NMD) n’aide pas, devrait encore augmenter au cours de la décennie en cours, le Maroc en aura-t-il encore les moyens ? Ne devrait-il pas encore couper la Caisse d’indemnisation, comme il l’a déjà fait sous le gouvernement d’Abdelilah Benkirane (janvier 2012-avril 2017), ou du moins réduire ses voilures ? En ce sens, le décideur semble vouloir, à travers le projet NMD et plus précisément le registre social unifié (RSU), dont l’entrée en fonctionnement est prévue en mai 2024, vouloir, d’une part, accorder une indemnité mensuelle aux les plus démunis d’environ 1 500 dirhams par mois – disait, en janvier 2018, le ministre délégué aux Affaires générales et à la Gouvernance de l’époque, Lahcen Daoudi -, en échange d’une décompensation des besoins de base comme le pain, pour tuer toute potentialité d’une société l’explosion est coupée de racine, mais ce serait un coup dans l’eau si ces produits atteignaient des prix hors de portée des citoyens ordinaires.

D’où, donc, le fait qu’il est, dans tous les cas, impératif de pouvoir s’en débarrasser à moindre coût. En gaz et en pétrole nous comprenons que le Maroc ne produit pas pour le moment et il faudra attendre pour vraiment croire aux annonces de découvertes faites ici et là par les entreprises contractées par l’Office National des Hydrocarbures et des Mines (ONHYM) ; pour le blé en particulier, aucune excuse n’est permise : comment un pays dont la vocation agricole est établie, au point qu’on dit que gouverner c’est pleuvoir -et non prévoir, comme dit l’adage sous d’autres cieux-, est-il toujours réduits à importer leur blé de l’étranger ? Une question plus rhétorique, car la réponse, on le sait, est la soi-disant non-rentabilité des cultures céréalières en général. En ce sens, l’actuel chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, avait fait une sortie très intéressante fin janvier 2021 à la Chambre des représentants, alors qu’il tenait encore les rênes du ministère de l’Agriculture -dont il avait la charge de près de 15 ans, d’octobre 2007 à octobre 2021-, puis expliqué qu’un hectare de céréales ne pouvait rapporter, pour l’agriculteur, que 3 500 dirhams, contre un minimum de 6 000 dirhams, voire jusqu’à 10 000 dirhams pour les autres cultures. L’autosuffisance, a-t-il expliqué, est certes possible, mais cela représenterait alors un déficit estimé par son département à 20 milliards de dirhams, en plus des coûts qui seraient engagés pour aménager et irriguer une superficie de quelque 900.000 hectares. .

D’une part, on pourrait le comprendre, le Maroc pourrait gagner plus s’il continue à mettre le paquet pour exporter l’agriculture, comme les agrumes, obtenir, en échange, des devises étrangères et, avec cette devise, acheter le blé dont nous avons besoin et qui d’autres pays comme l’Ukraine et la Russie ou encore le Canada et les États-Unis peuvent produire à moindre coût : nous sommes là, en somme, en plein milieu du credo du libre-échange défendu il y a plus de deux siècles par l’économiste David Ricardo , qui appelait son pays, l’Angleterre, à se concentrer sur la production de draps au lieu du vin, où il n’avait pas le même avantage comparatif que le Portugal, alors que ce dernier gagnerait plus en faisant le contraire, et c’est aussi le credo défendu aujourd’hui par les principales institutions financières internationales telles que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.

Conseillé par McKinsey, le Ministère de l’Agriculture, à travers le Plan Maroc Vert (PMV) lancé à l’occasion de la troisième édition du Salon International de l’Agriculture du Maroc (SIAM) fin avril 2008 à Meknès, a ouvertement fait ce choix, et ainsi son premier pilier, des deux qui lui avaient servi de base, « enregistre[ vai]t en parfaite cohérence avec les règles du marché » : du point de vue économique, on peut éventuellement s’en féliciter, dans la mesure où en dix ans la valeur ajoutée des produits agricoles a doublé, augmentant le produit intérieur brut (PIB ) l’agriculture avec une part de 7 à 17% du PIB total, avec aussi, comme le soulignait fin juillet 2019 la Direction des Etudes et des Projections Financières (DEPF) du Ministère de l’Economie, une augmentation des exportations de produits frais fruits ou séchés, surgelés ou en saumure (+13,5%), légumes frais, surgelés ou en saumure (+8,5%) et tomates fraîches (+5,6%).

une dépendance coûteuse
Et la souveraineté alimentaire ? Lors de sa visite précitée à la Chambre des représentants, M. Akhannouch lui-même avait reconnu que pour les céréales notamment, le Maroc dépend désormais à 65% des pays étrangers, un pourcentage qui monte même à 53% pour le sucre. Et le pire, c’est que la dépendance du Maroc vis-à-vis du blé à l’étranger lui coûte cher en devises : 1 700 millions de dirhams selon les derniers chiffres de l’Office des changes (OC), soit encore plus de 69 % du déficit commercial observé avec concernant les importations alimentaires – et qui a atteint 2 460 millions de dirhams.

Une somme qu’il faut bien sûr replacer dans le contexte actuel, où la tonne de blé s’apprécie de 800 dirhams, passant de 2 600 dirhams en 2021 à 3 400 début 2022, mais c’est justement, pratiquement, le prix qui , selon M. Akhannouch, cela coûterait à l’Etat l’utilisation des terres nationales pour la production ; avec, en plus, la moindre nécessité de débourser des devises étrangères, ce qui est actuellement très utile pour payer les factures de gaz et de pétrole des fournisseurs internationaux.

Sans compter que l’agriculture d’exportation, si elle peut être amenée au Maroc, n’est pas forcément un point positif à tous égards : on sait par exemple que les baisses de barrages domestiques observées récemment sont évidemment en partie dues à la sécheresse. résultat d’un changement climatique globalement observable et pour lequel on ne peut certes pas jeter la pierre au gouvernement, mais aussi l’utilisation excessive de l’eau pour certaines agricultures qui, de surcroît, assèche les nappes phréatiques dans tout le Royaume. Un coût environnemental qui, bien sûr, n’est pas négligeable dans un pays où le stress hydrique est déjà une réalité palpable. Et auquel, surtout, il y a une dimension sociale, dans la mesure où la soif ne cesse de s’ajouter à la crise sociale que traverse actuellement une grande partie de la population : dans la province de Zagora, notamment, on avait vu des voisins protester en août 2017 contre la surexploitation de leurs ressources en eau, utilisées notamment pour la culture des pastèques, et rien n’empêche que des affrontements similaires se produisent dans d’autres régions du Maroc.

En tout cas, la guerre en Ukraine et même avant cela la pandémie de Covid-19, qui avait déjà partiellement mis à nu le mythe d’une mondialisation heureuse qui s’est déroulée dans tous les sens sans le moindre revers, invite sans doute un moment de réflexion pour l’État marocain. , de revoir et redéfinir ses priorités et prendre en compte ses intérêts de manière holistique, en l’occurrence alimentaire, ne se limitant pas à des tableaux macroéconomiques dont la pertinence ne pourrait jamais être autrement biaisée, moins partielle…


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