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“Cyrano” n’est pas une histoire de nez

Universal Studio avait annoncé renoncer à la sortie française, avant de changer d’avis : le film de joseph wright avait peu de succès aux États-Unis et en Grande-Bretagne, le major craignait un échec encore pire au «pays de Cyrano». et si c’était l’inverse ?

Il ne s’agit pas ici de prédire un succès commercial, mais plutôt de souligner à quel point ce Monsieur de Bergerac très disruptif à la sauce Broadway-Hollywood dans les terres natales d’Edmond Rostand a au moins de quoi intriguer.

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Edmond, justement, et son succès considérable sur scène puis à l’écran, est venu rappeler en cette fin de décennie précédente à quel point le Gascon au capital cardinal reste une figure culte. Et il est logique que l’un des meilleurs livres jamais écrits sur le cinéma et sur la façon dont il s’intègre dans une culture s’intitule à juste titre Le Complexe Cyranode l’incontournable Michel Chion.

Loin de la pusillanimité qui interdisait d’avance de toucher à un monument national, un monument dupliqué par le magnifique tournage de Jean-Paul Rappeneau et Gérard Depardieu. Les œuvres, toutes les œuvres, sont faites pour qu’on puisse les toucher, ce qui ne justifie pas qu’on puisse le faire quand même.

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Un analyseur amusant

Il faut donc faire attention à ce que produit précisément ce film, la Cyrano par M. Wright. Ce qui s’avère être un assez délicieux analyseur des tropismes du « style américain » montre, comme disait le bien-aimé Jacques Tati, mais aussi ce qu’il y a d’important dans l’œuvre fondatrice.

Il faut donc, si l’on veut être, comme l’auteur de ces lignes, un passionné d’Hercule Savinien et des vers mirliton de Rostand, ne pas accepter en tordant le pif le déplacement considérable causé par le film, mais s’en réjouir outre mesure. Se prêter au jeu des multiples variantes, sans intégrisme ni complaisance, est sans doute la meilleure façon d’appréhender cette production.

Cyrano n’a donc plus un gros nez. Son nez est même très petit, comme le reste de sa personne (1,38 m), puisque Monsieur de Bergerac est joué par Pierre Dinklageinoubliable pour quiconque a vu jeu des trônesce qui fait beaucoup de monde.

Il n’y a rien d’infidèle à l’esprit de l’œuvre, dont le principal ressort dramatique réside dans une apparence physique hors des normes dominantes, et pas forcément de la taille d’un chardonneret, qu’il s’agisse d’un piton, d’un rocher ou même d’une presqu’île.

Dès lors, variante dont on voit mal ce qui serait inacceptable, la fameuse tirade des nez est remplacée par une revendication moins située du droit à la différence, qui est avant tout une dénonciation violente de la humiliation subi, par un personnage qui ne mentionnera jamais sa taille.

violence légitime

Le seul passage dont le texte rappelle (quelque peu) la prosodie de l’original – ce Cyran-évidemment il n’y en a pas à Alexandrie – cette scène de duel à l’épée aussi bien que verbale est surtout d’une brutalité qui l’éloigne de l’original, et il n’y a pas lieu de s’en plaindre. Il y a de la colère dans cet affrontement, une colère légitime qui pourrait bien être celle de l’acteur autant que celle du personnage.

Cadets improbables de Gascogne, Cyrano et Christian (Kelvin Harrison Jr.) scellent le pacte qui leur permettra à tous deux de s’exprimer. | Universel

La scène de duel concentre plusieurs des caractéristiques de cette adaptation, l’une des principales étant que la diversité est ici bien plus diversifiée que le seul appendice nasal : Cyrano est un nain, Christian (Kelvin Harrison Jr, qui incarnait Fred Hampton dans Les Sept de Chicago) et le capitaine Le Bret sont noirs, on verra aussi des gays, que les croisés français s’en émeuvent.

Pour le rôle féminin, le choix de Haley Bennett, une jeune femme d’aujourd’hui loin de la fille classique ou la poupée vintage à laquelle on s’attend, participe également à cette stratégie. Sa Roxane hérite d’une présence sensiblement plus active que d’habitude, et où le désir, et pas seulement l’amour avec un grand H, a toute sa place.

Charnelle et déterminée, une Roxana hors des stéréotypes. | Universel

Le détour par Broadway

Ce Cyrano ce n’est pas exactement une adaptation de l’œuvre de Rostand. Le film est plus précisément la production cinématographique d’une comédie musicale écrite par Erica Schmidt (qui est aussi l’épouse de Peter Dinklage).

Alors on y a chanté et dansé, au gré du retour en grâce à Hollywood des musicalphénomène qui peut être dû au succès de La terreet a récemment expérimenté Anette, pizza à la réglisse, Cher Evan Hansen et West Side Story quatre autres événements très différents.

Nous garderons un silence compatissant sur la chorégraphie, mais la musique (due au groupe Le National), costumes et maquillages parfois plus proches du Casanova par Fellini celui de la Comédie-Française, font partie d’un ensemble de propositions qui ont le mérite de se référer à l’original sans jamais avoir l’intention de le reproduire.

On écrit là aussi, il y a quelque chose de beau, même dans son aspect appliqué de vouloir privilégier l’acte d’écrire, sur lequel le réalisateur anglais insiste comme une pratique en soi teintée d’héroïsme -en plus de franchir chaque jour les lignes ennemies pour prendre à la Dulcinée de quelqu’un d’autre.

Les lettres, les mots, les signes graphiques sur le papier sont des figures omniprésentes et intrigantes, aux pouvoirs teintés de magie et de bravoure, très fidèles à Rostand. | Universel

Réfléchi et sentimental, le film ? Certes, mais pas plus que le morceau original, et avec une énergie renouvelée pour les éléments de violence assumés, lors des combats de Cyrano, et surtout dans la transposition du siège d’Arras en une guerre acharnée dans un décor froid et sombre.

Il ne s’agit plus de plaisanter avec le “canon des Gascons qui ne recule jamais”, on y meurt comme à la guerre, sans ajustement.

Cyrano sans perruques

Il faut surtout écouter, et regarder, cette évidence : depuis 1897, le nez de Cyrano est un faux nez, que l’acteur enlève à la fin de la représentation. Cette fois être un nain est la vraie condition de l’acteur principal. Le malheureux qui vient s’en moquer ne sera pas touché à la fin de l’expédition, il sera tué, et de manière très sanglante.

Ce que disent ce Cyrano et son interprète, avec virulence et parfois grossière fureur, sert en partie de substitut à l’éclat des répliques de Rostand. A ce côté colérique joué lors de la virtuosité de la pièce de Peter Dinklage, acteur remarquable capable de changer de registre avec une maîtrise impressionnante.

Il est ainsi épargné en partie des raccourcis fâcheux, comme l’impossibilité de laisser à De Guiche la possibilité d’évoluer, Hollywood semblant ne pas se résigner à se priver deun vrai méchant. Cette dérive conduit au sabotage du cinquième acte, le seul vraiment décevant.

Mais, même si le mot décisif disparaît, indûment substitué par “fierté” (Orgueil), cette mutation de Cyrano il n’aura pas complètement effacé son panache.

Les critiques de films de Jean-Michel Frodon se rencontrent dans l’émission “Affinités Culturelles” de Tewfik Hakem, les samedis de 6h à 7h à France Culture.

Cyrano

par Joe Wright

avec Peter Dinklage, Haley Bennett, Kelvin Harrison Jr., Ben Mendelsohn, Bashir Salahuddin

séances

Durée : 2h04

Sortie : 30 mars 2022

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