ADVERTISEMENT

Dans les coulisses de la fiction diffusée en direct sur Arte.tv lors des résultats de l’élection présidentielle

Dans la journée du 24 avril, entre 19 et 20 heures, Arte.tv enveloppe de poésie l’annonce des résultats de l’élection présidentielle, grâce à « Jour de gloire », une fiction tournée et diffusée en direct. Reportage d’après le village du Lot-et-Garonne ou l’équipe qui a eu ses passagers, pour une expérience inédite.

Alors que des millions de Français s’impatientent devant leur téléviseur, que les chaînes alternent les duplex dans l’attente des premières, à Laroque-Timbaut, village de près de 1 600 ames du Lot-et-Garonne, où Marine Le Pen est arrivée à tête du premier tour, l’atmosphère est électrique ce dimanche 24 avril au soir. Sur le parvis de la mairie, animé depuis quelques jours par des va-et-vient innombrablement nombreux, on s’active. Comédiens, figurants, caméras, micros… des dizaines de petites mains vérifiant les derniers détails, sous le regard interloqué mais bienveillant des curieux. A quelques mètres, dans la régie installée à l’étage d’un bâtiment municipal, règne un silence religieux. « Tout le monde, il est 18h47, on prend l’antenne dans deux minutes », lance Alice, le script.

19 heures. « Attention, trois, deux, un, top, c’est parti ! » Postés devant les écrans et les tables de mixage, Jeanne Frenkel et Cosme Castro montrent un calme apparent, à la barre d’un dispositif pourtant vertigineux. Pendant un peu plus d’une heure, les réalisateurs-scénaristes coordonnent jour de gloire, une fiction tournée en plan séquence, en direct des résultats de l’élection présidentielle et retransmise en temps réel sur Arte.tv, Youtube, Facebook et dans une quinzaine de cinémas de France. « Entre 19 et 20 heures, il avait déjà suspendu la télévision un moment, pendant lequel il n’avait pas le droit de donner des informations sur le scrutin. Sur un choix de raconter une petite histoire dans la grande histoire », explique Cosme Castro.

ADVERTISEMENT

La petite histoire, c’est celle de Félix (Félix Moati) et Julien (Julien Campani), deux frères réunis dans leur village natal le soir de l’élection présidentielle. Le premier revient d’Australie où il vit depuis plusieurs années, le second est resté au chevet de leur mère malade dans la maison de leur enfance. 19h04, scène d’ouverture : « Sérieusement Julien, t’as vu l’heure, qu’est-ce que t’as foutu ? », lance le personnage de Félix. Sur la route vers leur village, les brouilles fraternelles et les différends cèdent peu à peu la place à une complicité retrouvée.

« On ne voulait pas laisser le direct uniquement aux chaînes d’info », les producteurs François Pécheux et Florent Peiffer

À l’origine de ce moyen métrage singulier, les producteurs François Pécheux et Florent Peiffer expliquent : « On ne voulait pas laisser le direct uniquement aux chaînes d’information en continu. On souhaitait aussi montrer comment le réel peut impacter la fiction et le jeu d’acteur. Jeanne et Cosme ont eu l’idée de prendre appui sur l’élection présidentielle. » Il y a près d’un an, le duo décroche une résidence d’écriture dans le Lot-et-Garonne. Le village de Laroque-Timbaut s’est imposé par la suite comme le théâtre idéal pour ce projet ambitieux, un peu fou, mais tout à fait joyeux.

ADVERTISEMENT

Depuis décembre, les deux acolytes peaufinent l’écriture de leur scénario au fil de l’actualité politique, sans s’y attacher strictement. « En réalité, l’élection présidentielle est au-dessus de la météo du film, car les personnages vivent. On souhaitait dérouler un récit poétique dans un contexte politique », précise Cosme Castro. Dans l’entre-deux-tours, comédiens et comédiennes ont pris possession des lieux du tournage et se sont appropriés leur texte. « Un peu comme avant une première, nous avons fait des répétitions, des filages, des italiennes et travaillé la chorégraphie du tournage », explique Julien Campani, l’interprète touchant d’un grand frère tiraillé entre joie et rancœur.

jour de gloire

jour de gloire

Photo Thierry Breton

Une fois le dispositif enclenché, la précision et l’apparente fluidité du ballet n’ont d’égale que sa poésie. 19h10, Félix et Julien s’arrêtent au bord de la route, 19h33, Kamel, local hurluberlu pénétré dans le bar-tabac, 19h39, une Vespa s’aventure autour du rond-point du village . « Tout est hyperminuté et hyperchorégraphié. C’est un vrai travail collectif, Explique Cosme Castro. Toutes les séquences sont calibrées, pour permettre aux comédiens d’arriver devant leur télé à 20 heures pétantes ». 19h27 : « Y’a pas de réseau ici ou quoi ? » Dans un bar local, une télévision fait des siennes. Quelle importance, Félix Moati et Julien Campani restent concentrés. « Même si un chien-loup vous mord les mollets, vous devez tenir votre intention de jeu ! », prévenait quelques jours plus tôt François Pécheux. « Il n’y aura pas de deuxième représentation comme au théâtre, pas de deuxième prix comme au cinéma. Il y a un côté tellement éphémère », s’enthousiasmait alors Julia Faure, interprète d’Anna, l’amour de jeunesse bouleversée et bouleversante de Félix.

Cosme Castro et Jeanne Frenkel n’en sont pas à leur coup d’essai. Leur cinéma — ou plutôt « méta cinéma » comme ils le baptisent — se compose depuis sept ans exclusivement dans l’urgence, en direct. En 2017, les cinéastes réalisaient notamment au revoir bohème pour l’Opéra national de Paris. Un film unique, j’ai habité, à la fois fragile et bouleversant. « Avec Cosme, nous aimons le paradoxe entre l’ultra-organique et les outils technologiques que nous utilisonsexplique Jeanne Frenkel. Après le confinement, le live est plus présent dans nos vies, c’est moins abstrait qu’en 2015 ». « Je trouve ça extrêmement séduisant d’inventer une manière de faire des films. Cette dimension artisanale, revenant aux sources de l’artifice, c’est très émouvant », commente Félix Moati, juste et sensible en petit frère secoué par la culpabilité.

jour de gloire

jour de gloire

Photo Thierry Breton

19h29 Une mélodie lancinante s’échappe d’un food-truck garé sur la place. Lui aussi en direct, le musicien Flavien Berger berce de ses sonorités électros les chamailleries de Félix et Julien, ponctue leurs déplacements dans le village et accompagne de flash-backs minutieusement incorporés. Parmi eux, les souvenirs des résultats des élections présidentielles : 2002, 2012, 2017… » Les soirées électorales sont toujours des moments à souvenirs. On se souvient de la lumière, du temps qu’il faisait. Le film a pour objectif de créer une mémoire collective pour les deux frères dans la fiction et dans la vie des spectateurs », s’enthousiasme Cosme Castro.

20h00 précises, sur la télévision de Félix et Julien et de millions de Français, le visage d’Emmanuel Macron est dessiné pour lui. « Si Marine Le Pen est là, ça va être difficile de filmer un effort », présenté en avant-première par Félix Moati. Tant que les visages soulages des deux frères tournent vers la caméra, en régie, la tension retombe dans un souffle collectif. Le sentiment d’un désastre arrêté et d’un pari fou réussi.

Leave a Comment