Deux chefs-d’œuvre italiens avec Jean-Louis Trintignant


LLa France adore Jean-Louis Trintignant pour ses rôles inoubliables dans Et Dieu créa la femme, Un homme et une femme, Ma nuit chez Maud, Z Le versant italien de sa prodigieuse carrière reste plus dans l’ombre, et pourtant l’acteur de 91 ans a tourné au-delà des Alpes pas moins d’une trentaine de films dont certains sont de véritables classiques. Sortis respectivement en 1968 et 1970, le grand silence de Sergio Corbucci et le conformiste dee Bernardo Bertolucci témoigne de cette période féconde pour l’acteur chez nos voisins italiens. Le premier vient de sortir en salles et en vidéo dans une nouvelle restauration 4K. Le second arrive le 6 avril pour la première fois en DVD et Blu-ray en France. Ces deux pépites illustrent une époque faste pour certains acteurs tricolores en Italie, comme Alain Delon, Jean-Paul Belmondo et donc Trintignant, qui bénéficier alors du développement d’un Système européen de coproduction permettant le montage de nombreux longs métrages de part et d’autre des Alpes.

Avant Corbucci pour le grand silencec’est le cinéaste Valerio Zurlini qui offre à Jean-Louis Trintignant son premier rôle italien dans été violent en 1959. L’acteur, alors âgé de 29 ans, débarque à Rome et découvre une Italie en plein essor économique. Trois ans plus tard, il obtient un grand succès avec comédie le fanfaron (1962) de Dino Risi. Son voyage fou dans une Lancia blanche avec Vittorio Gassman l’a propulsé au rang de star. Les offres arrivent donc. « Je suis allé en Italie parce qu’ils ne m’ont rien proposé de très intéressant en France. »,* déclare simplement Trintignant dans 1973.

le grand silence : ce western où Trintignant ne veut rien dire

Première et unique intrusion dans l’univers occidental pour Trintignant, le grand silence connaîtra une étrange genèse. L’acteur a en effet tourné ce film pour aider l’un de ses amis, un jeune producteur italien au bord de la ruine : « I lui ai proposé de faire un western pour qu’il puisse se refiaire, car ce genre marit bien at le temps. […] Mais je lui ai dit : Je serais content de faire un western à une condition : qu’il ne parle pas ! Parce que dans les westerns italiens, on parle beaucoup et on dit beaucoup de bêtises. Le scénario est né de ce postulat. « En effet, dans le grand silence, l’acteur joue un flingueur muet nommé Silence (« car après son passage, il ne reste que la mort »). Ses cordes vocales ont été coupées dans son enfance, il n’a donc pas pu dénoncer les assassins de ses parents. Et avec sa cicatrice au cou, ce héros muet ressemble à un ange exterminateur venu se venger.

Surtout, ce personnage a permis à l’acteur de résoudre un problème épineux : à cette époque, tous les films italiens étaient doublés ! “En Italie, on ne pratique pas le son direct”, dit-il. « Tout est dupliqué par la suite. On post-synchronisait en studio avec l’obsession de trouver les bonnes intonations, ce qui n’a rien à voir avec le travail d’un acteur. “Ne disant pas un mot dans ce rôle, l’acteur s’est soudain concentré sur les manières et les expressions de ce justicier solitaire.. Mais aussi dans son apparence : Silence porte un chapeau de cow-boy, une barbe, un châle, veste en cuir et un manteau de fourrure. Il est surtout équipé d’une arme puissante : le Mauser, un pistolet semi-automatique d’origine allemande, muni d’une crosse en bois.

Klaus Kinski était désagréable avec toute l’équipe.Jean-Louis Trintignant

Je voudrais simplement modifier une phrase que j’avais écrite. Au lieu de ” le grand silence fini de tourner dans les studios Elios à Rome, qui ont dû être recouverts de « neige » avec des litres de… crème à raser », écrivez plutôt : «

Le septième des treize westerns tournés par le prolifique Sergio Corbucci, le grand silence Il a aussi une particularité : il se déroule en 1898 dans les montagnes glacées de l’Utah, lors d’un hiver rigoureux. Ici le réalisme est total, jusque dans les détails (la neige sert à préserver les cadavres). Et le froid fige les armes et ralentit les cavalcades ! Dans ce monde pelucheux et engourdi, Silence fait face une meute de chasseurs de primes dirigée par le sadique Tigrero (un Klaus Kinski rusé et diabolique). Depuis tueurs à gages qui profitent d’une loi absurde pour massacrer en toute impunité des innocents dans la ville de Cerro Nevado (en l’occurrence, de modestes paysans dépossédés de leurs terres par de riches propriétaires terriens). Tourné à moins 20 degrés et à plus de 2 000 mètres d’altitude coeur des Dolomites, près de Cortina d’Ampezzo, une station bien connue des skieurs et des grimpeurs (“Nous nous promenons habillés en cow-boys parmi les touristes, sur les pistes de ski ! “), le grand silence il termine ses clichés aux studios Elios à Rome, qu’il faut recouvrir de “neige” avec… 26 tonnes de mousse à raser ! Sur le plateau, Trintignant garde un mauvais souvenir de Klaus Kinski : “Je ne sais pas si son personnage a déteint sur lui, mais il était odieux pour toute l’équipe de tournage. Vraiment méprisable !” […] Il a montré son désir de se rendre désagréable. Tout le monde sur le plateau le détestait. »

Malgré ses imperfections techniques (erreurs de mise au point, zooms excessifs, photo parfois surexposée), le grand silence mais il a réinventé le genre. Ce fut notamment le premier western à montrer à l’écran une étreinte interraciale entre un homme blanc (Trintignant) et une femme de couleur (l’actrice afro-américaine Vonetta McGee, que l’on retrouvera plus tard dans les films américains). blaxploitation). Ce travail hardliner frappe surtout par sa radicalité et son pessimisme, comme en témoigne sa fin terrifiante nihiliste, l’une des plus choquantes jamais filmées ! La partition composée par Ennio Morricone accentue également le sentiment de tristesse qui entoure ce film. Résultats : « C’est le seul western italien qui n’a pas fonctionné ! Notes trintignantes. « En voulant aider mon producteur, j’ai en fait participé à sa chute ultime ! » En effet, le grand silence créée en Italie en novembre 1968, un mois avant Il était une fois dans l’Ouest par Sergio Leone, et s’est écrasé au box-office. Il s’en sort un peu mieux en France (avec plus de 570 000 entrées malgré l’interdiction des moins de 18 ans) et très bien en Allemagne. Mais il n’a pas été vu aux États-Unis, car sa fin était trop déprimante pour le public américain. Un an plus tard, Corbucci dirigera notre johnny hallyday national dans un autre rite occidental : Le spécialiste (1969). Et Trintignant goûtera le giallo avec Si doux, si méchant (1969) d’Umberto Lenzi.

le conformiste : le chef d’oeuvre de Trintignant et Bertolucci

Tiré d’un roman d’Alberto Moravia publié en 1951 (l’auteur du Mépris adapté par Godard au cinéma), le conformiste (1970) de Bernardo Bertolucci est, selon Trintignant, « peut-être le meilleur film auquel j’ai participé. Celui dans lequel j’ai fait le travail d’acteur le plus réussi. Une œuvre qui est restée célèbre aussi pour le sublime photo de Vittorio Storaro, qui multiplie les audaces chromatiques en jouant avec l’ombre et la lumière. Et ses décorations incroyables qui mêlent appartements et immeubles Art Déco à un style architectural rationaliste. Ce drame suit le parcours d’un homme de qualité dans l’Italie fasciste en 1938. Un certain Marcello Clerici (Trintignant) qui, à la suite d’un traumatisme infantile (il a été agressé sexuellement par un maître chauffeur à l’âge de 13 ans), a décidé de fusionner dans le moule des conventions sociales, pour ressembler à tout le monde. Après avoir épousé conformement une petite bourgeoise, Giulia (Stefania Sandrelli), il intègre la police secrète de Mussolini, qui l’envoie en mission en France pour approcher et éloigner son ancien professeur de philosophie à l’université : Luca Quadri (Enzo Tarascio). homme politique réfugié à Paris et hostile au Duce. Cet adversaire de régime fasciste il vit avec Anna (Dominique Sanda), une française émancipée et sophistiquée, qui fascine Marcello. Ce qui vous compliquera la tâche…

C’est lorsqu’il a rencontré l’acteur à Rome que Bertolucci a su qu’il serait idéal pour incarner ce personnage complexe et ambigu à l’écran : « Je vais chez lui, il ouvre la porte. Je n’avais pas besoin de rester plus longtemps, j’avais mon Marcello devant moi. Un acteur n’est pas seulement quelqu’un qui sait bien jouer. C’est le mystère qui s’en dégage qui devrait faire la différence. La personnalité énigmatique de Jean-Louis pourrait entrer en résonance avec ce personnage qui restera mystérieux jusqu’à la toute fin. Et c’est vrai que Trintignant y trouve un des grands rôles de sa carrière, presque 40 ans. Avec enfant visage et son impassibles regard puissant, sa voix grave et graveLes dégage une aura incroyable. Son jeu, tout en intériorité, est d’un remarquable sobriété et austérité. Car pour Trintignant, la définition d’un bon acteur, c’est la retenue : « Je déteste le spectacle. Les grande scèneLes beau papierLes pièce d’anthologie n’entrez pas dans ma conception de l’art dramatique. Pour moi, un papier c’est l’addition d’une série de petits détails qui ne se remarquent pas. Ce sont des silences, même absences, dans la mesure où ils servent le réalisateur ou mes partenaires. »

Cependant, lors du tournage du Conformiste, Trintignant traverse une terrible épreuve. Il avait loué un appartement à Rome au 16 via delle Orsoline fin 1969, à deux pas de la Piazza di Spagna, et s’y était installé avec sa petite famille (sa femme Nadine et leurs deux filles, Marie et Pauline, âgées respectivement ). 7 ans et 10 mois). Mais un matin, avant d’aller travailler, il découvre son fils, morte dans son cercueil ! A priori, votre bébé s’est étouffé suite à une mauvaise régurgitation de lait. Du coup, Trintignant va passer par le tournage de Conformiste dans d’atroces douleurs. Plus tard, il dira : Dans mon interprétation de Marcello, quelque chose de complètement cassé et qui me dépasse donne à ce film une couleur complètement étonnante. »

Si Trintignant a été profondément marqué par la perte cruelle de son nouveau-né (il a également perdu sa deuxième fille, Marie, en 2003, dans des circonstances dramatiques), il garde néanmoins un bon souvenir de sa “campagne d’Italie” : ” Cette période a beaucoup compté pour moi. D’autant plus que l’Italie est un pays tellement attractif ! Les Italiens ont de la finesse, de la chaleur et du sens de l’humour ! […] Ce fut avant tout un moment privilégié pour le cinéma. Même les producteurs étaient imprudents, presque inconscients. Puis, petit à petit, le cinéma américain a envahi l’Italie et la télévision privée est arrivée… » Une période importante donc, et un âge d’or pour cette Légende vivante du cinéma. Un acteur qui n’est décidément pas conformiste.

* Toutes les citations de cet article sont tirées des livres suivants : « Un homme à sa fenêtre » (1977) de Jean-Louis Trintignant et Michel Boujut. Éditions Jean-Claude Simoen ; ” Jean-Louis Trintignant – Près d’Uzès (2012). Entretiens avec André Asséo ». éditions Cherche Midi ; ” Jean-Louis Trintignant, le non-conformiste » (2015) de Vincent Quivy. éditions du Seuil ; “Jean-Louis Trintignant” (2017) de Philippe Durant. Premières éditions.

– Le Grand Silence : présenté en salles dans une nouvelle restauration 4K à partir du 30 mars (distribué par Les acacias). Disponible en vidéo à partir du 24 mars. 29,99€ pour le combo 4K Ultra HD/Blu-ray. studiochannel.

Le Conformiste : disponible le 6 avril en vidéo sur un combo Blu-ray/DVD. Distribution de films couleur / ESC. Exclusivité Fnac. 24,99 €

– Django et Djangole documentaire sur Sergio Corbucci avec Quentin Tarantino (disponible sur Netflix).


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