Joann Sfar et “Le Chat du Rabbi” fêtent leurs 20 ans

Joann Sfar est auteur, illustrateur, romancier, réalisateur. Son fils le plus célèbre, le plus adopté dans le monde de la bande dessinée par les Français, est le chat du rabbin qu’il a également adapté au cinéma. Ce beau bébé a grandi depuis sa naissance en 2002 et à l’occasion de ce vingtième anniversaire, Joann Sfar publie, ce mercredi 8 avril 2022, Le chat du rabbin – Collections, tomes : 1, 2, 3, 4 édités par Dargaud.

franceinfo : Ce Chat partage votre vie et celle de nombreux lecteurs depuis vingt ans. Vous souvenez-vous de ce moment, avec votre crayon, où vous avez réussi à trouver le personnage de chat parfait ?

Joan Sfar : Oui. C’était après les attentats du 11 septembre 2001, après la naissance de mon premier enfant et après la mort de ma grand-mère d’Algérie. Pour mille raisons j’ai eu envie de créer une histoire pour réenchanter la mémoire maghrébine et lutter contre cette promesse d’un choc des civilisations dont je ne veux pas.

Pour célébrer ces 20 ans, il y a quatre collections avec les 9 volumes existants. Est-ce à dire qu’il y aura une surprise au bout du chemin avec une nouvelle collection, un nouveau volume ?

Moi, chaque fois que le chat du rabbin vient me parler, je raconte une histoire.

Non. Le Chat est finalement une série comique assez classique, avec laquelle j’aimerais être dans la lignée Astérix ou une tintin. Le format roman-comique étant quelque peu nécessaire, peut-être pour attirer un lectorat « littérature générale », nous avons choisi de collectionner les volumes. C’est la même histoire, les mêmes personnages. Il n’y a pas de fin à cette série.

Le chat de ce rabbin te ressemble beaucoup. Il raconte sa vie, ses dialogues avec son maître. Ce Chat a dévoré le perroquet domestique, ce qui justifie qu’il puisse parler, et a tendance à dire ce qu’il pense. Un peu comme toi !

Non. J’ai beaucoup moins de courage que lui. Je me cache beaucoup. Je ne suis ni le Rabbi, ni le Chat, ni Zlabya, mais j’aime leur trio. C’est un peu du théâtre et c’est vrai que quand il m’arrive des choses ou quand j’ai des émotions je les mets dans le chat, mais ça devient romantique. Ce n’est pas un aveu de ma vraie vie. C’est encore une histoire imaginaire.

Cela montre aussi à quel point les hommes ont marqué votre vie. Je pense à ton père et à ton grand-père, qui avaient vraiment des points de vue totalement différents sur le sujet de la religion. Ils font aussi partie du Chat du Rabbin, inévitablement.

C’est très bizarre, mais vraiment creux et avec des masques car ils ne ressemblent ni au Rabbin ni au Chat. Et en même temps, sa voix est partout. Mon grand-père était un juif ukrainien très provocant, très anticlérical, et mon père était beaucoup plus rigoureux, beaucoup plus traditionnel et en même temps très aimant. Alors, sans aucun doute, il y a ces deux voix qui reviennent, mais vraiment transformées.

Votre mère a disparu très jeune, vous aviez 4 ans. Votre schéma familial vous donne-t-il envie de parler de la famille, de l’importance de la famille, à quel point elle façonne les gens ?

Oui, parce que je n’avais pas ça. J’ai une façon un peu démodée de déifier la figure féminine ou la figure maternelle. Je ressemble beaucoup au petit chat qui écoute poliment sa maîtresse jouer du piano en se demandant comment entrer dans ses bras sans trop l’embêter, mais en l’embêtant un peu. Il y a peut-être des traces de machisme derrière cela, mais j’ai une fascination pour la figure maternelle dans son sens imaginaire puisque je n’ai aucun souvenir de ma mère, en fait. Ce n’est pas que je l’ai perdu, c’est que je n’ai aucun souvenir. J’ai une feuille blanche, donc je remplis les cases, c’est sûr.

Était-ce une évidence pour vous de commencer à dessiner, d’en faire votre métier ?

Oui, et sous forme de feuilletons. Je n’aime pas le point final. Je n’aime pas les gros travaux. J’aime les histoires populaires. J’aime les histoires à suivre. J’aime les petites blagues. Si je dois choisir entre dire quelque chose de définitif ou faire rire mon lecteur, je préfère le faire rire. Oui, j’ai besoin de noircir un morceau de papier, sinon je ne peux pas dormir. Je pense que j’ai des choses à dire. Ce n’est pas que je raconte les choses mieux que les autres, c’est que ce que je raconte, je ne l’entends pas ailleurs.

Je ne travaille pas pour moi, je travaille pour mes lecteurs. Je suis très content quand ils viennent me voir signer, quand on se parle. Moi, quand ça ne se vend pas, je tombe malade. Je demanderai à l’éditeur combien d’argent il a perdu sur mon dos. Je me sens coupable. Je veux que le Chat reste provocateur, qu’il soit à table dans le salon. A la table des familles croyantes, des familles non croyantes, de toutes les religions, et je veux que ça vous énerve un peu. La paresse intellectuelle n’est pas nécessaire non plus, quand quelque chose nous dérange dans notre pensée ou dans notre tradition religieuse ou républicaine, il est intéressant d’y faire face.

Comment vous définissez-vous?

Je pense que le dessin est aussi une science humaine, c’est une façon de regarder le monde avant d’y mettre des mots.

Designer, ça me va très bien car je pense que dessiner c’est écrire. C’est un domaine littéraire dans lequel la France excelle. Je dois dire que dans un pays où tout le monde s’extasie sur la diversité sociale ou ethnique, la BD est vraiment un creuset pour ça. C’est-à-dire que dans la BD on ne vous demandera jamais ce que vous avez fait en tant qu’étudiant, votre race, votre religion. On vous demandera seulement si votre histoire est intéressante. La question la plus cruelle que je pose à mes élèves est :Si c’était le livre de quelqu’un d’autre, achèteriez-vous votre propre livre ? Quand on a répondu à cette question, ça y est, on peut le voir dans un éditeur.

Vous qui avez vécu les attentats de Charlie Hebdo, est-ce important, justement, de garder ce dessin pour continuer à dire les choses avec tout l’humour qu’il génère aussi ?

le massacre de charliehebdo c’était une grosse défaite. C’est le moment à partir duquel tout le monde a eu peur de tout et c’est le moment à partir duquel les dessins sont vus avec un spectateur. C’est-à-dire que les designers n’ont jamais été autant attaqués, comme s’ils avaient fait quelque chose de mal, comme s’ils l’avaient mérité.

J’ai eu une chance d’une certaine manière, c’est que mon travail n’est pas provocateur. J’ai toujours fait des BD pour les jeunes, pour la famille, pour les enfants. Mais pour autant, j’espère que mes collègues les plus provocateurs pourront continuer à travailler sans être dérangés. J’ai eu la chance de grandir avec des génies comme Philippe Vuillemin, Reiser, Georges Wolinski, Cabu. Franchement, ça manque. Personnellement, je pense que si Dieu existe, il aime la BD, il ne veut pas contrarier les dessinateurs.

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