“Les Sirènes” de Colombe Boncenne, une odyssée intime – rts.ch

Accompagnant sa mère dans la maladie qui va l’emporter, la narratrice du nouveau roman de Colombe Boncenne découvre peu à peu l’histoire des violences faites aux femmes dans sa famille, reproduite en silence d’une génération à l’autre.

Des livres sur le deuil, des autorécits sur la disparition d’un être cher, des actualités littéraires à la pelle par saison. Ce printemps, vous ne lirez rien de plus délicat que ceci : “Des Sirènes”, de Colombe Boncenne, un voyage tendre et sensible à travers l’épreuve suprême de la perte de sa mère.

Amoureuse des jeux littéraires, l’auteure parisienne a mené ses lecteurs par le bout du nez dans deux fictions savoureuses et labyrinthiques, “Comme neige” (2016) et “Vue mer” (2020).

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Et puis un drame se produit, qui rebat les cartes de leur rapport aux mots. Disparue en 2019, la mère de la romancière lui a inspiré deux histoires au ton beaucoup plus intimiste : “La mesure des larmes” (2020), qui raconte le difficile chemin du deuil, et “Des sirènes”, consacrée au parcours de la maladie et ses effets sur une narratrice à la présence amoindrie dans le monde, son prénom réduit à son diminutif « Co ».

La nuit, je relisais mon cahier, j’essayais d’assembler les éléments comme Reine avant de sculpter. J’avais l’impression d’avoir une montagne d’informations, mais quand je les ai résumées, ce n’était qu’un petit tas en ruine ou, au mieux, un tas de cailloux. Il aurait aussi bien pu les ramasser un par un et les jeter à l’eau, ils auraient fait un vilain ploc en touchant le fond.

Colombe Boncenne, “Sirènes”

Un archipel de sensations

N’en déduisez pas que Colombe Boncenne marque son audace formelle. Innervé par de multiples fils narratifs, multipliant les effets d’écho et d’association, le roman s’inspire du thème mythologique des îles pour construire pas à pas un archipel de sensations autour d’un duo mère-fille vers lequel tout converge.

Odyssée intime, voyage dans une chambre d’hôpital, “Des Sirens” révèle ainsi, par petites touches, par une succession de séquences ciselées, l’ampleur du chemin parcouru. Car le dialogue qu’elle noue avec sa mère, tout au long de sa cure, emmène la narratrice au cœur d’une histoire familiale jusque-là tenue secrète. Une histoire fragmentaire, parsemée d’abus sexuels et d’enfants cachés, comme une fissure profonde qui traverse son arbre généalogique.

Dernière de cette lignée de femmes, la narratrice est celle qui sait parler, trouver les mots qui peuvent briser la chaîne des abus. Mais pour cela il aura besoin d’alliés, d’âmes sœurs qu’il rencontre sans trop savoir comment et qui composent, comme un reflet inversé du “Fight Club” (référence d’auteur supposée), une communauté invisible de voix libératrices.

C’est ce que j’ai voulu insuffler dans ce livre : il y a une bataille profonde, souterraine, un mouvement auquel le narrateur veut s’inscrire. Il se demande comment il va y arriver.

Colombe Boncenne

Le renouveau des relations entre hommes et femmes

Ces voix sont celles des sirènes d’aujourd’hui. Ceux qui, loin de tromper les marins mythologiques, portent le combat pour un renouveau du rapport entre les hommes et les femmes au cœur des villes. Sans jamais la nommer, Colombe Boncenne sait nous faire entendre l’écho du hashtag #MeToo et de ses slogans actifs. Et tandis que les forces d’un être s’amenuisent, jusqu’à ce qu’il rende son dernier souffle, quelque chose naîtra dans le cœur de sa fille affligée, portée par ces nouvelles voix qui n’ont plus peur de dire la vérité.

Impressionnant par la précision de ses images et l’agencement subtil de ses procédés narratifs, ponctués de rencontres avec des êtres singuliers et pittoresques, “Sirènes” réussit l’exploit d’aborder des thèmes aussi colossaux que la maladie, le deuil et la domination masculine, sans jamais renoncer à accent dramatique. . En environ 200 pages où chaque mot semble être à sa juste place, l’auteur français impose avec délicatesse et délicatesse une écriture de lui-même aux antipodes de l’autofiction pacotille que l’on célèbre aujourd’hui.

Nicolas Julliard/mh

colombe bonsenne, “sirènes”Éditions Zoé.

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